« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

KEYSTONE / Ayse Yavas

On a célébré hier les quatre-vingt quinze ans de Philippe Jaccottet, poète et traducteur merveilleux, entre autres, de l’Odyssée.

Le remarquable article que Wikipedia lui consacre souligne que Jaccottet considère les moyens mêmes de la poésie avec une certaine méfiance. C’est ce qui fait son originalité d’écrivain. Car un poète qui cherche à exprimer la subtile sincérité des choses se heurte inévitablement au conflit qui existe « entre la rime et la vérité ».

La Fontaine l’a proclamé depuis longtemps : « le mensonge et les vers de tout temps sont amis ». Mais ce travestissement des choses par les mots dont le fabuliste fait précisément son miel, Jaccottet le redoute. Car les mots sont des lutins qui souvent vous échappent, et dansent sans toucher le sol. Si vous n’y prenez garde, ils vous racontent un monde qui semble vrai mais qui ne l’est pas. Et Jaccottet d’enfoncer le clou : « facile à dire ! et trop facile de jongler / avec le poids des choses une fois changées en mots ! »*

Le grand art consisterait donc à ne pas abuser de cette transmutation, et surtout à ne pas en être dupe. Mais comme elle n’est jamais entièrement évitable, c’est peut-être en relisant une de ses pages que Jaccottet a écrit : « il y aura toujours dans mon œil cependant / une invisible rose de regret / comme quand au-dessus d’un lac / a passé l’ombre d’un oiseau »**

 

* Philippe Jaccottet, À la lumière d’Hiver
** Champ d’octobre

(Quant à moi, soucieux de ne pas abuser des bonnes choses, je passe à mon rythme d’été.)

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