des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Samedi, je me suis rendu à Agen, pour assister aux obsèques de Michel Serres. La cathédrale Saint Caprais était pleine de monde et des gradins avaient été installés à l’extérieur. Pas de ministres toutefois, ni d’académiciens : pour les huiles nationales en exercice, Agen est sans doute bien loin de Paris, même (ou surtout) un week-end de Pentecôte.

Au fond, c’était très bien ainsi. Michel a toujours eu un côté franc-tireur qui déplaisait à ses collègues philosophes, et il s’est toujours tenu à l’écart de la politique et des engagements partisans. C’était un esprit trop libre pour s’attirer la considération de l’Université et trop indépendant pour être utile au pouvoir, de quelque côté qu’il penche. Le prestige de Michel s’est bâti en dehors des limites étroites du microcosme, auprès de ceux qui ont aimé son intelligence bienveillante et son parler chaleureux. C’était un penseur pour qui il n’y avait pas la philosophie d’un côté et la science de l’autre, et pour qui l’esprit ne pouvait être séparé du corps. Il faut relire les lignes extraordinaires qu’il a écrites sur le Magnificat et le moment où « la chair se fait verbe ». Michel a été un penseur incarné, donc vivant.

Hommage du maire d’Agen, homélie de l’évêque, chants lumineux. Vers la fin de la cérémonie, un de ses fils a pris la parole. « Dans la maison de notre enfance, il y avait nous, les quatre enfants, il y avait notre mère, et il y avait un philosophe, qui se nourrissait de silence. » Les enfants jouaient, criaient, la mère s’efforçait de les tenir à distance. Ça dérangeait le philosophe. L’homme aimé du public recevait ainsi sa part d’ombre : père invisible, et écrasant.

Au moment de la sortie, fils et petits-fils néanmoins prirent le cercueil sur leurs épaules. Des applaudissements éclatèrent. La salve enfla, spontanée, reconnaissante, et se transportant du dedans au dehors, dura longtemps, pour saluer une dernière fois le philosophe en artiste.

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