« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Des nuages, des nuages. Gros, blancs, joufflus, pommelés, qui montaient haut vers le ciel, magnifiques. Je ne pouvais pas en détacher mon regard, nous les survolions, et le sommet de certains, à vue d’œil, dépassait même notre altitude.

Toute ma vie je me souviendrai de ce voyage. J’avais dix-neuf ans. L’avion avait fait escale à Dakar, et volait au-dessus de l’Atlantique Sud, en route vers Rio, Sao Paulo, Bueno Aires et Santiago du Chili. J’avais placé les écouteurs en plastique qu’on nous avait distribués dans mes oreilles, programme classique, canal 7, mais quelque chose ne marchait pas. Au lieu de la liste d’œuvres annoncée dans le magazine de bord, un seul morceau passait en boucle, le 4è mouvement de la troisième symphonie de Brahms.

Ça m’a contrarié au début, mais peu à peu une correspondance étrange s’est établie entre la musique et ce paysage majestueux, inconnu, aux lumières violentes, qui dessinait des abîmes au fond desquels scintillait la surface de la mer. Et pendant des heures, jusqu’à ce que la nuit tombe, je suis resté suspendu dans une sorte d’extase, baignant dans la musique, empli d’une joie intense en même temps que du sentiment de ma vulnérabilité extrême, perdu en l’air, contemplant les éclats et les ombres de cumulus aux formes fabuleuses, pensant que je me trouvais peut-être à l’endroit où Mermoz avait disparu, et conscient que ma vie pourrait elle aussi finir là, soudain, à dix-neuf ans, en quelques secondes, dans un océan de beauté.

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Bertrand de Foucauld

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (Genèse 1, 1).

Olivier Marchand

quel texte! océaniquement beau! Brahms vous remercie en mon nom!

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