des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Charles-Henri Flammarion est mort.

Nous avions fait connaissance il y a trente trois ans jour pour jour, le 11 novembre 1987, au bar du George V, pour un entretien d’embauche qu’il voulait discret. — Savez-vous combien pèse le secteur de l’édition dans l’économie française ? — Non. — A peine plus que le secteur de la fleur coupée. La remarque m’avait plu. — Nous sommes une maison moyenne, à l’actionnariat uniquement familial, avec des problèmes de rentabilité. Votre mission sera de nous développer tout en préservant notre indépendance. Vous avez neuf mois pour nous proposer un plan. J’ai signé. Directeur général. L’aventure a duré jusqu’en 1997. Je suis resté à ses côtés presque dix ans.

C’était un homme compliqué mais très attachant, très intelligent, très sensible. Coincé, fuyant, timide, mais connaissant parfaitement sa maison, excellent lecteur de manuscrits comme de bilans, doté d’un très bon jugement sur les personnes, et plein d’humour. Tous les mardis, quoiqu’il arrive, nous déjeunions en tête à tête. Il était fine gueule et amateur de bons vins. Le restaurant était toujours bon. C’est là que nous faisions le point sur les affaires et les décisions à prendre. Pas de PowerPoint, pas de gros rapports, pas de comptes-rendus. Nous avons fonctionné à la confiance et à la sympathie.

Charles-Henri (au centre), en 1995, entouré de ses frères Alain et Jean-Noël © Thierry Mille / Flammarion

Après mon départ, nous sommes restés en bons termes, et je l’ai revu à plusieurs occasions. J’ai même un temps espéré que nous pourrions nous retrouver deux ou trois fois par an comme de vieux amis. Mais cela ne s’est pas fait. Je n’ai pas insisté assez, sans doute, mais il était rentré dans sa coquille. J’espère que quelqu’un ces dernières années a réussi à l’en faire sortir de temps en temps. Je crains que non.

C’est curieux, mais le sentiment qui m’envahit aujourd’hui à sa pensée, et qu’à la vérité je crois qu’il m’a toujours inspiré, c’est de la tendresse. Une immense tendresse. J’ai de la peine. J’ai aimé cet homme. J’avais pour lui une forme d’admiration, et en même temps de compassion. Il était prisonnier d’une vie qu’il n’avait pas choisie. Son grand-père s’appelait Charles, son père Henri. Dès sa naissance il avait eu sur les épaules le poids de l’héritage : quatre générations depuis Ernest, deux frères dans l’entreprise, un nom prestigieux, un prénom impossible. Il a assumé tout cela avec élégance, et il en a été fier, mais il en a aussi souffert terriblement. Derrière une apparence toujours digne, qui en public paraissait souvent froide, il y avait un fond de douleur. Et quand il décida, peu après mon départ, de vendre la maison, ce ne fut pas l’émancipation attendue, et il n’en tira aucun soulagement : rien que de l’argent, et un remords. Il n’a jamais eu la chance de la liberté.

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