— Jean-Pierre, Jean-Pierre, aide-moi !
— À quoi faire Maman ?
— À penser.
Elle est déroutée de constater que son cerveau ne fonctionne plus. La rassurer. Faire appel à sa mémoire lointaine. Quelle était sa poésie préférée ? Le Colloque sentimental, Verlaine. — Tu te souviens ? « Dans le vieux parc solitaire et glacé / Deux formes
— Ont tout-à-l’heure passé » !
Oh ! Cette lueur de triomphe dans son regard. Comme elle est fière ! L’inquiétude, pourtant, revient vite. La suite lui échappe. Je reprends : — « Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles »
Magritte, le colloque sentimental
— Ah, oui ! Attends, à moi, à moi… « Mes yeux sont morts et mes lèvres sont molles ».
— Pas « mes yeux », Maman : « leurs yeux ».
Elle ne m’écoute plus. Elle est perdue dans une zone lointaine et vague de sa conscience. « Mes yeux sont morts et mes lèvres sont molles. » C’est le vers qu’elle va répétant. « Mes yeux sont morts et mes lèvres sont molles. » Et l’on entend à peine ses paroles…
Bon courage pour l’accompagner, aussi difficile et douloureux que cela puisse être. Sur un certain plan, vous êtes chanceux tous deux. Ma maman s’est éteinte dans une sorte d’asile à 1000 km de chez nous et nous ne sommes même pas vus pendant les derniers mois… Je le regrette depuis.