des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Archives mensuelles : novembre 2013

Certains hommes (il m’arrive parfois de penser la plupart) ont besoin d’un combat. La vie, à leurs yeux, n’a de sens que dans la lutte. Cette lutte peut-être la défense ou la conquête d’une grande et noble cause (Dieu, la patrie, la liberté, la justice). Ce peut être aussi la confrontation à quelque chose de bien plus intime: un complexe, une souffrance, un manque, un handicap.

Combien de ces hommes, arrivés à l’âge des bilans, affirmeront avec fierté : « Toute ma vie je me suis battu pour ceci ou contre cela »? Et combien d’autres, leurs semblables, rumineront en silence la douleur d’avoir renoncé à livrer ces mêmes batailles, ou de ne pas avoir mené le combat jusqu’au bout ?

Moi qui vois la vie comme un ruisseau qui court sur le flanc d’une montagne, ces luttes ne me parlent pas. Même, pour tout dire, elles m’étonnent. Le ruisseau coule, c’est sa nature. Il va sa pente, il suit son cours. Si quelque pierre lui fait obstacle, il l’entraîne ou la contourne. Chaque caillou qu’il franchit n’est pas le corps d’un ennemi.

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Je mets à jour les listes de diffusion des personnes auxquelles je diffuse les informations sur mes spectacles. Un de mes amis étant mort, je m’apprête à retirer tristement son nom de sa liste.

Je vais sur sa fiche, et le programme me propose alors le bouton: supprimer. La violence du terme me saisit. Est-ce moi, réellement qui vais supprimer cet ami ? Il est mort… Je clique. 

Vicieusement, la machine insiste : Etes-vous sûr de vouloir supprimer ce contact ? J’hésite une seconde, j’entends tuer. J’entends que si je l’efface de ma liste, je l’efface de ma mémoire, de notre mémoire, et que je l’enfonce dans l’oubli.

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Je clique à nouveau. Mon ami défunt meurt une toute petite et deuxième fois.

Il était de la classe 17 et n’avait pas encore vingt ans quand on l’envoya à la guerre. De son village des Landes directement aux tranchées de Verdun.

Ce qu’il y a vécu, il a toujours dit que personne ne pourrait en avoir la moindre idée, sauf à être soi-même passé par là. Au bout de quelques mois, il eut la chance d’en sortir. On avait besoin de jeunes officiers, ses supérieurs l’envoyèrent faire Saint-Cyr de guerre. Quatre mois.

A la fin de sa formation, ses notes lui permettaient de choisir l’arme dans laquelle il serait affecté. Il opta pour l’aviation. Dans une lettre à sa mère, il livre sa motivation : mourir propre.

(Mourir propre: voilà deux mots que je ne me lasse pas de méditer.)

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Toute la fin de la guerre, il la fit comme observateur aérien. Il échappait à la boue, aux poux, aux rats, et il ne tirait sur personne. Un jour que son avion fut mitraillé, la balle qui aurait dû le tuer ricocha sur le pistolet d’ordonnance qu’il portait à la ceinture.

Après l’armistice, on l’incita à rempiler. Ce fut non.

Chaque fois que je rédige un article de ce blog, je m’efforce de l’écrire bien. L’enjeu ? Une certaine fluidité de style, qui laisse supposer une fluidité équivalente de pensée. Je prends plaisir à élaguer mes phrases des adverbes et adjectifs que leur premier jet contient. Ce qui ampoule l’expression alourdit les idées. Je cherche à donner à mes propos un tour agréable, et je n’hésite pas pour cela à les reprendre aussi souvent que nécessaire. Si j’écrivais sur papier, on verrait des ratures partout.

brouillon de flaubert

Un brouillon de Flaubert

Frédéric Pagès est un homme dont j’ai déjà dit l’admiration que j’avais pour son travail de chanteur et de poète. Il me fait le grand plaisir de m’inviter à partager avec lui trois “Concerts dans les nuages”. Nous dialoguerons à travers textes et chansons, et ce sera l’occasion, pour ceux de mes lecteurs qui ne le connaissent pas et pourraient saisir cette occasion de sortir des sentiers battus, de découvrir quelques chants de ce « passeur d’un chant plus grand que nous ».

Ces rencontres auront lieu les 22 et 23 novembre, à 19h, et le 24 novembre (qui est un dimanche) à 17h, en matinée. Elles se tiendront dans un lieu rare, près du jardin du Luxembourg à Paris, dont l’adresse sera communiquée au moment de la réservation (obligatoire, par téléphone 06 89 76 31 35).

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Jacqueline de Romilly écrivait: « Avoir lu les mêmes livres, écouté les mêmes musiques, admiré les mêmes qualités ou les mêmes personnes, est un peu comme d’avoir fait un voyage ensemble dont on revient avec les mêmes expériences et prêts à être amis ».

Même culture veut dire : communauté de références. Cette communauté existait souvent jadis à l’échelle d’un pays. Aujourd’hui nous vivons, en France comme un peu partout en Europe, au sein d’une société « multiculturelle », ce qui signifie que votre voisin ne se promène pas nécessairement dans les mêmes jardins que vous.

Ce n’est pas qu’une question de flux migratoires et de minorités ethniques: la multiplication de l’offre culturelle et des sources d’information fait aussi qu’on partage de plus en plus rarement les mêmes expériences du monde. Dispersion des histoires et dispersion des savoirs se cumulent et se potentialisent.

On est moins «pareils ». Mais est-ce à dire, forcément, qu’on est moins prêts à être amis ?

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Vendredi. Standard & Poors dégrade la note de la France, et moi je m’absente de Paris pour quelques jours.

Samedi. J’appelle Maman au téléphone pour prendre de ses nouvelles.

– Comment vas-tu ce matin ?

– Oh, pas très fort… (Un silence.) Enfin, rassure-toi: moins mal tout de même que les finances du pays.

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© Fidele Castor

Nous assistons tous périodiquement à des discussions où chacun explique que le monde va de mal en pis. « Regardez, la violence, les incivilités, le terrorisme, le délitement du lien social… Avant, c’était quand même autre chose…»

C’est un thème sur lequel les personnes conservatrices aiment volontiers à broder.

Le plus souvent, je me tais, en attendant qu’on en vienne au sujet suivant. Mais si certains en font un peu trop, je demande: « – Avant ? C’était quand, avant ? Il y a cent ans ? Au temps de la guerre de 14 ? Au temps où la France et l’Europe, à l’apogée de leur “civilisation” et de leur puissance, envoyaient des millions de gens à la boucherie ? »

Oui, c’est vrai, c’était quand même autre chose…

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Soldats allemands Verdun 1916

Quelqu’un m’a dit un jour (attention, c’est vulgaire) : « Quand je t’ai connu, avant que tu ne montes sur scène, tu écrivais des chansons en reniflant le cul des femmes. »

Je n’avais pas réalisé que j’avais mené une telle vie de sybarite. Écrire des chansons en reniflant le cul des femmes… Raccourci saisissant, mais en l’occurrence tout-à-fait excessif. Mon Dieu ! Quelle image certaines personnes ont-elles de moi ? Chantez, laissez-vous pousser la barbe, et l’on vous prend tout de suite pour Gainsbourg.

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Je suis en train de mettre une video en ligne sur Facebook, lorsqu’un message apparait à l’écran pour me signifier que mon fichier est trop gros, et qu’il faut en choisir un autre.

Quelqu’un expliquera peut-être un jour aux ingénieurs de Facebook qu’un fichier ne s’évalue pas uniquement par son poids en mégas ou gigas, et que son contenu a aussi de l’importance. En l’occurrence, c’est la video de La Fontaine / Brassens que je voudrais partager, et il m’est difficile de la remplacer par le film de ma première communion, au simple motif qu’il serait moins lourd (exemple absurde, aucun film de ma première communion n’a été tourné).

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Quoiqu’il en soit, je me vois contraint par le système de renoncer au téléchargement. On me demande donc de l’annuler. Ce que je fais. Et c’est ici qu’intervient une jolie subtilité dans le dialogue homme-machine. Car celle-ci me redemande (voir la photo) si je suis sûr de bien vouloir annuler. Non, je ne souhaite pas annuler, puisque je désire au contraire que cette video soit mise en ligne, mais bon, puisque le site le refuse et que j’ai compris que je n’ai pas d’autre choix qu’annuler, je ne m’obstine pas davantage, et je clique sur Annuler.

Erreur. En répondant Annuler à la question Souhaitez-vous vraiment annuler, j’ai annulé l’annulation. Du coup, je suis reparti pour un tour, sans autre issue que de suivre à nouveau la procédure, puisque mon fichier n’a pas, entretemps, maigri d’un octet. Deux fois, trois fois, je tourne en rond dans cet échange avec l’ordinateur, dont il devient évident, avec la répétition, que la courtoisie dont il use avec moi est de pure façade, et que ses messages hypocrites n’ont de cesse de m’obliger à endosser formellement la décision de faire l’inverse de ce que je veux.

Pour finir, de guerre lasse, je passe aux aveux. Je confirme tout ce qu’il veut. Je réponds à l’opposé de ce que j’ai spontanément envie de répondre pour affirmer le contraire de ce que je pense. Je sors éreinté de ce labyrinthe logique, mais j’en sors. Ma video n’est pas en ligne, pourtant, le sentiment qui domine, c’est une sorte de lâche soulagement.


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