J’enchaîne les enterrements d’assez près ces temps-ci. Malgré la grisaille et la bruine celui-là fut lumineux. C’était celui d’un homme de quatre-vingt cinq ans, qui partait entouré de sa nombreuse famille. Plusieurs de ses enfants prirent la parole pour le remercier. Rien de compassé dans ces hommages, rien de convenu, rien de grandiloquent. Des choses de la vie simple et profonde. Des mots sincères, sans pathos, comme des fleurs ou des baisers.
Ce qui m’a émerveillé, c’était le sourire de sa femme. Elle était vêtue d’un tailleur clair, presque blanc, comme une tenue de mariage à peine assombrie. Je la voyais remplie de la vie qu’elle avait passée auprès de cet homme. Elle souriait à ses souvenirs. Elle souriait à ses enfants. Sur son visage, bien plus que la souffrance ou la fatigue, on lisait la plénitude. Je crois qu’elle souriait d’amour.
L’un de ses fils a lu ce poème de Vinicius de Moraes qui s’intitule La Terre promise. Son père, semble-t-il, avait vécu selon ce texte. Il n’a pas perdu sa vie.
Pouvoir dormir
Pouvoir habiter
Pouvoir sortir
Pouvoir arriver
Pouvoir vivre
Tout doucement
Et après être parti pouvoir revenir
Et dire : c’est ici chez moi
Et pouvoir regarder la nuit tomber
Et savoir qu’on verra le soleil se lever
Et avoir de l’amour et donner de l’amour
Et recevoir de l’amour jusqu’à n’en plus pouvoir
Et sans aspirer à aucun pouvoir
Pouvoir vivre heureux pour se mourir en paix…