Annick et moi avons fait connaissance il y a une trentaine d’années. « Collègues de bureau », comme on disait à l’époque. J’étais jeune diplômé d’HEC, elle était médecin : l’industrie pharmaceutique est un milieu relativement diversifié, où l’on n’est pas condamné qu’à côtoyer ses propres clones.
Nous ne travaillions pas dans les mêmes équipes, mais nous étions installés dans le même immeuble. De temps en temps, il nous arrivait d’assister à des réunions communes. Nous nous retrouvions surtout pour des séminaires qui rassemblaient trois ou quatre fois par an une quinzaine de cadres que la société avait identifiés comme prometteurs.
Mais Annick n’était pas prometteuse. Elle était réfractaire. Elle refusait de jouer le jeu de l’entreprise, ce jeu sournoisement intrusif auquel j’adhérais alors totalement. Timidement, silencieusement, mais massivement, elle opposait une inertie de principe à toute initiative qui débordait du cadre strictement professionnel. Moi, je me demandais : pourquoi résiste-t-elle ? Quelle importance ? Mais j’observais que les stimuli habituels de l’entreprise n’avaient sur elle aucun effet. Elle faisait son travail, point à la ligne. Elle était là pour gagner son salaire en mettant sur le marché des produits réputés utiles à la santé du public. Pas pour chercher à faire plus d’argent que nécessaire, ou complaire à ses chefs en entrant dans des intrigues de pouvoir.
Longtemps son attitude m’a irrité. Je la voyais comme une marginale, qui se tenait délibérément à l’écart de l’aventure existentielle que la vie professionnelle prétendait nous proposer. Mais au bout de deux ou trois ans, sans aller encore jusqu’à penser qu’elle pouvait avoir raison, j’ai fini par percevoir qu’il y avait dans son comportement une forme de dignité. Et même un combat pour cette dignité. Et quand aujourd’hui, retraçant rétrospectivement les étapes de mon parcours, j’en recherche les points d’inflexion, son visage apparaît comme celui de la première personne qui m’ait amené à me poser la question : à quoi tu joues ?
clématite lilette © Annick C.
Annick est à présent à la retraite, nous déjeûnons ensemble une fois l’an, et elle m’envoie parfois en signe d’amitié, une photo des fleurs parmi lesquelles elle vit.