« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

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Lorsque j’étais adolescent, la musique que j’écoutais le plus, c’était la musique classique. Je me souviens qu’avant d’avoir une chaîne hifi, j’avais un électrophone stéréo dont les deux hauts-parleurs formaient le couvercle. Je l’ouvrais, je branchais les fils, je sortais délicatement un disque de sa pochette de papier blanc, je le mettais sur le plateau, je soulevais le bras, je posais l’aiguille, je tirais les rideaux de ma chambre, et je m’installais sur mon lit, dans le noir. Beethoven, Schubert, Mahler, Ravel, Tchaikovsky, Mozart. C’était le départ pour un grand voyage. Une sorte de cinéma imaginaire se déployait devant moi, je devenais le passager d’un roller coaster incroyable traversant des bals, des toundras, des nuages, des océans. J’avais des visions d’aurores boréales, de pénombres piquées de millions de chandelles, de déserts irradiés de soleil, d’éclairages géometriques comme des villes infinies vues d’avion, la nuit. J’avais les yeux fermés et souvent je tremblais, j’avais des frissons, je baignais dans la musique comme dans une vapeur lourde et envoûtante, je m’exaltais, je perdais mon souffle, je transpirais, je pleurais, mon ivresse côtoyait le malaise, une gerbe d’avenirs entrevus m’écrasait du poids de tous les rêves possibles, et si le trip était vraiment bon, exceptionnellement scintillante parmi tous les reflets du monde, une fille dont la beauté était si grande qu’elle en devenait douloureuse m’adressait un sourire dans lequel je me perdais.

Je me souviens du petit disquaire de la rue Desnouettes. J’allais m’y approvisionner deux ou trois fois par mois. C’était mon fournisseur de dope. Tout mon argent de poche y passait.

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arbon

Merci d’avoir mis un nom sur ce souvenir. M Vindry… maigre silhouette, veste de velours noir… Il fut mon guide dans la musique classique, un initiateur attentionné, discret, jamais avare de
son temps. Le nombre d’oeuvres qu’il a pu me faire découvrir… Il m’installait sur la chaise près de la porte d’entrée, mettait le disque sur sa chaine, et il repartait à petits pas derrière son
bureau, silencieux, faisant semblant de plonger dans ses comptes ou ses commandes, mais écoutant d’une oreille experte, et me surveillant du coin de l’oeil pour voir si cela me plaisait…

Il peut y avoir des vendeurs gentils et compétents à la FNAC, mais leur avènement a tué tous les M. Vindry du monde, et maintenant c’est le disque lui-même qui est mort.

C’est bien, votre métier, de traduire visuellement des musiques…

K R BLOCH

Mr Vindry. C’était son nom. Sa passion n’avait d’égal que sa gentillesse, dans sa petite caverne qui donnait sur la place Henri Rollet. Il a fait des infarctus à repetition. Les medecins lui ont
ordonné de se mettre à une retraite dont il n’avait cure et qui l’empprta quelques mois plus tard. Le dernier souvenir que j’ai de lui est une poignée de main noueuse et fragile et ce sourire vitré
dont il n’était jamais avarre. Merci d’avoir fait remonter ce souvenir et le souvenir de tout ce que representait ce petit disquaire, une certaine vie de quartier, un amour du partage et le plaisir
de découvrir… Et de faire découvrir.

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