des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire
Pour en revenir aux belettes, leurs petits naissent nus, aveugles et sourds. Ils sont sevrés au bout de huit semaines. Ils ont donc deux mois à peine pour se mettre à voir, entendre, et devenir poilus, ce qui est bien nécessaire puisque les dernières portées naissent en septembre, au moment où le temps va commencer à fraîchir.

Il y a un peu plus d’un siècle, les petits des Français naissaient également nus. Mais ils avaient dix-huit à trente ans devant eux avant de devenir poilus, et de se rassembler sous terre, dans des tranchées, au milieu d’autres espèces voisines de mammifères, telles que les rats, les taupes ou les fridolins.

Verdun. Une tranchée du ravin de la mort

Une réponse à Devenir poilus

  • “VERRE D’EAU”

    On l’appelait ironiquement “Verre d’eau”.

    Auguste était un vieil ivrogne sans nom.

    Hydraté dès le lever avec la pire des piquettes, la matinée se terminait invariablement dans une noyade de tonnerre et de feu, la grosse gnôle prenant vite le relais des p’tits canons…

    A travers cette voluptueuse agonie de sa conscience le buveur nageait, tour à tour hilare, hébété, larmoyant, dans ce qui semblait être son véritable élément : un univers sinistre d’amnésie
    tranchante et de gaité frelatée.

    Soixante-cinq ans que cela durait. Une existence entière vouée à l’ivrognerie la plus crasse.

    L’on s’étonnait d’ailleurs que “Verre d’eau” fût encore de ce monde après cette longue vie arrosée des pisses de Bacchus.

    Mais il était solide l’Auguste ! Faut-il qu’il y ait un Dieu pour les assoiffés sans fond… Il est vrai qu’il avait survécu aux tranchées de la “14”. A le voir ainsi, lamentable, abreuvé
    d’indignité, dégueulant son ivresse, qui l’eût cru ?

    Après avoir traversé l’enfer de la Grande Guerre, qu’est-ce qui aurait donc pu l’abattre ? Pour ce passé héroïque on pouvait bien lui pardonner son vice, au vieil Auguste… Son statut de vétéran
    le maintenait malgré tout en estime dans le coeur de ses concitoyens navrés de le voir chanter ses “gnôleries” du matin au soir.

    Lui, ne parlait jamais des tranchées. Soûl à toutes heures de sa vie, comment aurait-il pu tenir une conversation cohérente sur quelque grave sujet ? Même lors des commémorations annuelles, il
    recevait l’accolade du maire l’haleine chargée de tous les alcools du diable… Se souvenait-il encore au moins de sa jeunesse dans la boue des combats ?

    “Verre d’eau” finit par mourir dans un dernier hoquet désespéré dédié à la vigne qui, depuis l’âge de vingt-deux ans, l’avait aidé à vivre.

    A oublier surtout.

    Il buvait comme un trou depuis l’âge de vingt deux ans… C’était en 1918, la fin de la guerre. Celui que désormais on allait bientôt surnommer malicieusement “Verre d’eau” venait d’être
    démobilisé. Vingt-deux ans et déjà toute l’horreur des tranchées dans le regard.

    Pauvre “Verre d’eau” ! Homme pitoyable, misérable, lamentable, mais surtout âme sensible brisée en pleine jeunesse, nul ne saura jamais son secret d’ivrogne.

    On inhuma bien vite le défunt sans famille.

    Nul ne sut que ce sobriquet de “Verre d’eau” sonnait aussi juste chez lui, deux syllabes lourdes comme le son du glas, sombres tel le chant fatal de l’airain…

    “Verre d’eau” : des sons clairs et sereins si proches des sons de l’enfer. Des sons qui, ironie du destin, rappelaient son drame, poignant.

    Car le drame de “Verre d’eau” c’était…

    Verdun.

    Raphaël Zacharie de IZARRA

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