des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Maman n’est pas bien. Elle est au lit et répète la même phrase en boucle depuis deux heures : « la galette des rois à la frangipane a été préparée par les serviteurs ». Pas moyen de la faire sortir de là (je suppose qu’elle a vu à la télé un reportage sur la confection des galettes). Je la regarde et l’écoute rabâcher interminablement.

Cela me rappelle les derniers jours de ma grand-mère, sa mère à elle.

C’était en septembre 1977. Elle était allongée dans son lit d’hôpital. Elle comptait. Elle comptait, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, etc, une énumération sans objet, qu’elle menait jusqu’à 39, ou 49, ou 79, jusqu’à ce qu’arrive le moment apparemment inévitable où elle ratait un changement de dizaine, et retombait trente ou quarante nombres plus bas. Mais elle repartait aussitôt à l’assaut de la suite des entiers, sans relâcher son effort ni renoncer à son ascension en dents de scie vers la centaine, comme si atteindre ce seuil constituait l’ultime tâche qui lui restait à accomplir.

Pendant des heures elle comptait, à voix haute, dans un souffle, montant sans se lasser, chutant sans aigreur, n’y parvenant pas. Sur quoi butait-elle ? Tout semblait aléatoire dans le schéma de ses trébuchements. La série des nombres cassait sans raison, comme sous l’effet d’un trou de mémoire, ou comme si sa pensée, se détachant peu à peu du comptage, se dispersait dans un rêve. Elle répétait alors la même dizaine en boucle, longuement, incapable d’embrayer sur la suivante, jusqu’à ce qu’elle se réveille, vaguement hébétée, et reprenne le fil, en amont.

Elle compta ainsi trois jours entiers. L’après-midi du quatrième, elle mourut.

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