des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Fables en vrac

Il y a deux ans, j’ai mis sur YouTube une centaine de fables de La Fontaine dites par mes soins. Je me suis interrompu (il y en a deux cent quarante au total) parce que le micro de mon ordinateur était tombé en panne, et que je ne pouvais plus m’enregistrer aisément. Mais je compte bien reprendre tôt ou tard et aller jusqu’au bout.

En attendant, ces vidéos sont regardées par les internautes. Certains s’abonnent, mais je soupçonne la plupart d’entre eux, à en juger par leurs commentaires, d’être de jeunes élèves qui arrivent là plus ou moins contraints par leurs parents. Les pauvres ! Un vieux qui récite des histoires dans une langue qui a l’air d’être encore plus vieille que lui… Il y a de quoi être exaspéré. Noah hier ne s’est pas privé de le faire savoir. Après avoir visionné « Le torrent et la rivière », il a noté : j’ai perdu 1 minute et 29 secondes de ma vie.

(A la vérité il a même écrit un j’ai pèredu très lacanien, comme si c’était à son père qu’il devait cet ennui.)

A ton tour, lecteur, de décider (ou non) de perdre ce temps précieux en cliquant sur la flèche.

 

On a beaucoup discuté ces derniers jours de la lettre aux Français d’Emmanuel Macron. Avait-elle des précédents ? Oui, ont affirmé de savants journalistes : celle de François Mitterrand et celle de Nicolas Sarkozy. Je ne conserve aucun souvenir de ce qu’elles racontaient l’une et l’autre, mais je suis frappé (sans en être surpris) qu’on ait omis de citer celle qui est en quelque sorte la mère de toutes ces lettres : la « circulaire écriture » que Sa Majesté Lionne adressa jadis à ses sujets, ainsi que le rapporte mon camarade La Fontaine dans sa fable La Cour du Lion.

Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l’avait fait maître.
Il manda donc par députés ses vassaux de toute nature
Envoyant de tous les côtés une circulaire écriture
Avec son sceau. L’écrit portait
Qu’un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière…

En d’autres termes, le Roi, s’étant mis en tête de connaître les sentiments profonds du pays, informe ses sujets, par lettre, qu’il tiendra un mois durant un grand débat national. (Le présent débat est ouvert pour deux mois, mais on ne me chipotera pas là-dessus : c’est la même chose.)

Ce qui est regrettable, c’est qu’on ne sait pas ce qu’il advint de cette « cour plénière ». On sait juste qu’elle débuta dans une odeur nauséabonde (ce qui est hélas toujours le cas quand on remue certaine matière), et qu’elle s’acheva prématurément pour quelques participants trop sincères ou trop zélés. Pour le reste, l’Histoire semble n’en avoir rien retenu.

Cependant, comme on dit, comparaison n’est pas raison, et je m’en voudrais d’afficher un a priori négatif sur la grande consultation qui s’amorce : il n’est pas l’heure encore de « faire le dégoûté ». Formons des vœux pour qu’elle porte quelques fruits.

Quel meilleur moment que ce temps de l’année où les marrons tombent (et où l’on peut par conséquent les ramasser, les mettre à cuire, et les tirer du feu pour les déguster), pour entendre ou réentendre la fable savoureuse du Singe et du Chat ?

Un jour au coin du feu nos deux maîtres fripons
Regardaient rôtir des marrons.
Les escroquer était une très bonne affaire :
Nos galants y voyaient double profit à faire,
Leur bien, premièrement, et puis le mal d’autrui.

Poisson des abysses © Lenore62

En cette veille de 1er avril, où les poissons, puisque c’est aussi demain le jour de Pâques, seront, la plupart, en chocolat, méditons sur un paradoxe : La Fontaine, qui aime et cherche la gaîté, se défie des rieurs. Les « diseurs de bons mots », les raconteurs d’histoires drôles, les plaisantins, les rigolos, il les trouve lourds, pénibles, envahissants. Ils accaparent les conversations, s’imposent, ont la parole bruyante, ils manquent de délicatesse.

Alors il les moque, et cela donne Le rieur et les poissons, inspiré d’Abstemius, fabuliste italien de la fin du XVè siècle.

« Solitude, où je trouve une douceur secrète » est le vers de la Fontaine par lequel mon article d’hier aurait pu se conclure. L’envie m’est donc venue de proposer aujourd’hui la fable dont il est extrait.

Le songe d’un habitant du Mogol est l’une de ces rares fables où La Fontaine se laisse aller longuement à des confidences personnelles. Si l’histoire en elle-même est assez obscure, l’éloge méditatif de la solitude par lequel elle se prolonge, je le fais mien, entièrement. Se tenir à l’écart, et « loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais », voilà la quintessence même de ma philosophie.

On peut s’amuser, à la lumière d’événements politiques contemporains, à faire de cette fable une nouvelle lecture. Voici : les deux belettes figurent la droite et la gauche, et l’aventurière et astucieuse chauve-souris qui est l’héroïne de cette histoire s’appelle Emmanuel Macron.

Sauf que lui ne s’introduit pas chez les belettes d’aujourd’hui par étourderie ou aveuglement : il le fait sciemment, en les narguant, avec appétit et bonne humeur. A voir la façon dont elles grognent, montrent les crocs et essaient de le mordre, je me demande si, et comment, elles finiront par l’attraper.

La bise est venue. Je ne chante plus. Je ne chanterai plus avant le retour des beaux jours et la fin de l’hiver.

Mais je ne me trouve pas dépourvu. J’ai bon toit, bon lit, bons livres, et bonnes fables, à ruminer encore et encore.

renard-et-buste-yves-becquet© Yves Becquet

Au moment d’aborder cette année électorale décisive, je conseille de prendre exemple sur le renard de cette fable. Ne pas s’en laisser compter par les candidats, les « examiner à fond », les « tourner de tout sens », et puis voter pour celui à qui l’on aura trouvé quelque peu de cervelle.

le-loup-et-la-cigogne-thomas-tessier© Thomas Tessier

« Etre de frairie », comme le Loup de cette fable, c’est faire bonne chère et tenir banquet. En ce lendemain de Noël, j’espère qu’aucun de mes lecteurs ne s’est, comme lui, coincé un os ou une arête dans le gosier au cours du réveillon.

christine-lagarde-cjr-sipa© Sipa

Un tout récent jugement (celui que la Cour de Justice de la République a rendu dans l’affaire de l’arbitrage truqué en faveur de Bernard Tapie), a reconnu notre ancienne ministre des finances, Christine Lagarde, coupable de « négligence », mais l’a dispensée de toute peine.

On ne peut que se réjouir que la justice sache faire preuve de mansuétude. De nombreux commentateurs n’ont cependant pas manqué de citer La Fontaine et de relever que « selon que vous serez puissant ou misérable », cette mansuétude ne s’exercera pas de la même façon.

Je n’ai rien contre Madame Lagarde, que je crois une femme honnête, mais il y a un grand nombre d’exemples de gens non moins honnêtes qui, pour avoir été une fois négligents, se sont retrouvés condamnés. Voici donc Les Animaux malades de la peste, fable célèbre qui n’a rien perdu de son actualité.

J’en profite pour signaler un erratum : la conclusion de la fable, c’est « les jugements de cour vous rendront (et non feront) blanc ou noir ».

 


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